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Être « sujets » à l’ère du comportementalisme numérique

lundi 17 septembre 2012, par Bréda Isabelle

Les conférences sonores de Orme 2.12 : Antoinette Rouvroy, Université de Namur, Belgique

Antoinette Rouvroy, mars 2011 :
Plus essentiellement qu’une menace pour les droits individuels au respect de la vie privée et à la protection des données personnelles, l’enregistrement massif, systématique, par défaut, de toutes nos traces numériques, nourrissant les processus de datamining et de profilage, est l’occasion d’une transformation des rationalités, stratégies et tactiques de « gouvernement ». Le « comportementalisme numérique », nouveau régime de visibilité et d’intelligibilité des individus d’une efficacité, d’une finesse et d’une omniprésence jusque-là jamais atteintes, permet, sans plus comprendre les causes des phénomènes, de structurer le champ d’action et de perception possible des individus, de manière préemptive, à un stade pré-conscient, sur base de leurs profils (de consommateurs, de fraudeurs ou terroristes potentiels...).
L’analyse algorithmique des relations fines entre données au sein d’un « corps statistique » éminemment plastique – non négocié, non conventionnel – évolutif en temps réel, corps numérique supra individuel composé de fragments infra individuels, fait surgir un sens qui n’est plus construit, mais toujours déjà donné, dispensant de la nécessité d’expliquer ou d’interpréter. La possibilité de se rendre compte et de rendre compte de ce qui nous fait agir, par le langage notamment, semble dès lors compromise.
L’hypothèse que je fais alors relativement à « ce qu’il y aurait à sauver » de ce qui serait menacé par ce comportementalisme numérique est qu’il pourrait bien être vain de vouloir sauver un sujet mythiquement libre, rationnel, autonome, maître de son intentionnalité en lui accordant ou en renforçant des « droits » subjectifs censés lui conférer un certain « contrôle » sur la trajectoire de ses traces numériques. L’exercice effectif de ce contrôle serait de toute façon mis en échec dans une « réalité » numérique où les sujets n’existent que de manière infra-individuelle (fragmentés dans diverses banques de données) ou supra-individuelle (les profils ne s’adressant jamais qu’à des ensembles d’individus, ou, plus exactement, à des ensembles de comportements).
Ce qu’il y aurait à sauver se trouve plutôt du côté de notre capacité à donner du sens à nos actions et interactions, y compris à celles qui échappent à notre intentionnalité, un sens qui puisse faire « autorité » dans la mesure où nous en serions les auteurs. Processus plutôt que phénomène, le sujet se construit non pas tant en posant a priori des actes intentionnels, mais en donnant à « ce qu’il lui est arrivé » de faire ou de ne pas faire, de dire ou ne pas dire un sens singulier, mais articulé au collectif, a posteriori, et ce, par une narration dont il faudrait - en justice et ailleurs – revaloriser le cours.
Voilà qui invite à repenser un sujet de droit dont le centre de gravité ne se situerait plus tant du côté de l’intentionnalité, de l’autonomie, des capacités de contrôle individuelles, que du côté beaucoup plus processuel de cette capacité de rendre compte de soi – à l’encontre du comportementalisme numérique – à re-présenter, a posteriori, par le langage, le sens biographique et social de nos existences. Le geste théorique n’est pas sans conséquence, étant donné la place et le rôle privilégié assigné actuellement à l’intentionnalité par le droit notamment. Se « débarrasser » de l’intentionnalité, en rappeler le caractère toujours incertain, et souvent mythique, permet de préparer des outils théoriques plus adéquats pour faire face aux nouveaux défis, pour la pensée et pour l’action, que posent les développements technologiques actuels ou annoncés – tels que l’informatique « autonomique », les environnements dits intelligents, le cloud computing, ou encore la robotisation des conflits armés ou de l’aide aux personnes - qui promettent, à des degrés divers, de distribuer l’intentionnalité entre humains et dispositifs techniques d’une manière inédite.

MP3 - 21.1 Mo

Écoutez la conférence d’Antoinette Rouvroy à Orme 2.11 (23 minutes)
Antoinette Rouvroy est docteur en Droit de l’Institut universitaire européen de Florence, chercheuse qualifiée du FNRS au Centre de Recherche Informatique et Droit (CRID) et chargée du cours “Régulation et Société de l’Information” à la Faculté de Droit de l’Université de Namur.

Pour aller plus loin

- http://works.bepress.com/antoinette_rouvroy/
- Mireille Hildebrandt, Antoinette Rouvroy (dir.). Law, Human Agency and Autonomic Computing. The Philosophy of Law meets the Philosophy of Technology, Routledge, 2011www.routledge.com/books/details/9780415593236/
- Antoinette Rouvroy. Pour une défense de l’éprouvante inopérationnalité du droit face à l’opérationnalité sans épreuve du comportementalisme numérique. Dissensus. Revue de Philosophie Politique de l’Université de Liège, 2011. Le site de la revue : www.philopol.ulg.ac.be/revue.html
- Antoinette Rouvroy, Thomas Berns. Le nouveau pouvoir statistique. Ou quand le contrôle s’exerce sur un réel normé, docile et sans événement car constitué de corps numériques. Multitudes, n°40, février 2010, pp. 88-103.www.cairn.info/resume.php ?ID_ARTICLE=MULT_040_0088