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L’Open Data : quel potentiel pour des usages éducatifs ?

vendredi 26 avril 2013, par Bréda Isabelle

La Petite Fabrique de Orme 2.13

Institutions, associations et entreprises commencent à ouvrir certaines de leurs bases de données. L’objectif ? Permettre à d’autres structures non seulement de les consulter, mais surtout de les réutiliser pour en faire de nouveaux services et créer de nouveaux usages.
Et si le monde de l’éducation s’en emparait lui aussi pour inventer de nouvelles ressources pour enseigner et pour apprendre ? Et si nous impliquions les jeunes dans ce mouvement où chacun pourra contribuer à la production d’informations, à partir de données brutes ?
Voilà ce que les Rencontres de l’Orme 2.13 ont proposé cette année pour la première fois à leur public, enseignants, médiateurs culturels et responsables de politiques éducatives.

Nous évoluons dans un contexte informationnel en pleine mutation, dans lequel chacun peut non seulement accéder à des gisements de données brutes numérisées, mais aussi et surtout les réutiliser et les rediffuser librement. Le mouvement, dit Open Data, est encore balbutiant. Pourtant, peu à peu, des structures culturelles, scientifiques, territoriales ouvrent leur données, quand les informations qu’elles contiennent sont reconnues d’utilité publique. La démarche a pour principal objectif d’améliorer la gouvernance et le fonctionnement de la démocratie locale.

Qu’il s’agisse de relevés de capteurs, de statistiques, d’inventaires patrimoniaux, de catalogues bibliographiques, de bases de photographies, de collections de musées, de cartographies…, les jeux de données ouvertes représentent la matière première des services de demain. Déjà, start-up, étudiants, artistes s’en emparent, pour réaliser des applications pour le web et les mobiles. C’est ainsi qu’apparaissent des applications grand public autour du tourisme, des transports, de l’environnement : quelques clic pour savoir si une place de stationnement est disponible, pour connaître la qualité de l’air, pour situer un monument sur une carte…

Tandis que s’entrouvre le robinet des données publiques - les obstacles juridiques et économiques sont encore majeurs -, des collectifs commencent à alerter sur le rôle que la société civile doit jouer. Pour que les données ouvertes ne soient pas préemptées uniquement par des acteurs économiques qui mettront de nouveaux services sur le marché, pour que nous ne soyons pas cantonnés à la position classique de consommateurs, il faut impliquer le citoyen. Le plus possible, dès maintenant. Or la sensibilisation du corps social est très loin d’être généralisée – qui a entendu parler d’Open Data, qui sait ce qu’est une donnée ouverte ? Et comment faire en sorte que les citoyens s’associent à cette dynamique ?

Dans une région politiquement active sur cette question (voir le site de la Région), le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille joue sa partition. Depuis 2010, plusieurs journées d’étude ont été consacrées aux mutations de l’information, sensibilisant les acteurs de l’éducation à la notion de donnée ouverte et aux enjeux de l’Open Data. Mais il faut aller plus loin. Persuadés qu’expliquer et montrer ce qu’on l’on peut faire ne suffit pas, le CRDP a proposé de passer à l’acte à Orme 2.13.

 La Petite Fabrique de Orme 2.13

Lors de la Petite Fabrique 2.13, des enseignants, des animateurs et des médiateurs culturels ont été invités à produire ensemble, en une journée, des scénarios d’usage à partir de données ouvertes par des musées de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Scénarios pédagogiques imaginés pour des publics précis d’élèves, susceptibles d’être approfondis ultérieurement dans les classes, dans les musées, avec les structures partenaires…

Avec cette initiative, le CRDP poursuit plusieurs objectifs :
• Faire découvrir de nouveaux gisements de ressources culturelles du patrimoine régional disponibles en Open Data, ainsi que des dispositifs ouverts permettant le partage et la contribution :
- E-patrimoine en pays d’Arles : 400 points d’intérêt patrimonial documentés, photographiés, cartographiés, géolocalisés,
- le fonds Queyras du musée de Gap : collections d’objets d’art et de tradition populaire,
- la construction d’éco-balades en PACA portés localement par Natural Solutions,
- l’observatoire participatif « Sauvages de ma rue », du Museum national d’histoire naturelle.
• Mettre en situation de production des enseignants et des médiateurs culturels, ensemble, autour d’ateliers créatifs.
• Explorer de nouvelles démarches pédagogiques exploitant le potentiel de ces jeux de données ouvertes et du web 2, selon deux axes :
- l’exploitation de ressources librement accessibles et réutilisables,
- l’ouverture de l’école sur le monde par des projets de collaboration entre détenteurs de données et utilisateurs.
• Faire réaliser des scénarios d’usages de données ouvertes, en explorant de nouveaux modes de production de ressources pédagogiques et en visant de possibles prolongements éditoriaux.
• S’inscrire dans le mouvement des données ouvertes particulièrement actif en PACA. Même si c’est une première pour le CRDP, La Petite Fabrique n’est pas un « coup unique » : elle est un maillon d’un travail mené conjointement par un ensemble de structures dont le CRDP s’est rapproché sur ce sujet précis :
- des collectivités : le Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur et son dispositif eServices&Territoires, le Syndicat mixte du Pays d’Arles,
- l’Association générale des conservateurs des collections publiques de France section PACA,
- la jeune entreprise marseillaise Natural Solutions et la structure d’innovation ouverte Design The Future Now.

Le partenariat est au cœur du projet. D’abord avec Design The Future Now, association marseillaise qui s’inscrit dans le champ de l’économie sociale et solidaire et de l’innovation en réseau : elle a fait vivre les deux ateliers de la Petite Fabrique et aider les participants à réinventer démarches et outils.
Avec les collectivités locales et leurs services culturels, bien sûr : fonds Queyras du musée de Gap, service E-patrimoine du Pays d’Arles, mais aussi le réseau de bus de Marseille Provence Métropole et le projet d’éco-balades de Natural Solutions, qui sont les sources de données.
Avec aussi l’appui de l’Association des conservateurs des collections publiques de France en particulier de son conseiller aux questions numériques, puisque cette Petite Fabrique s’inscrit dans un projet plus large de l’association sur les cultures numériques.
Avec enfin l’apport du ministère de la Culture et de la Communication, le chargé de mission au Département des programmes numériques venant ouvrir les travaux.

 Les scénarios produits

Ce sont majoritairement des enseignants qui ont répondu à la proposition : principalement des professeurs des écoles et des collèges, de différentes disciplines ; quelques acteurs de la culture se sont activement joints au groupe. La table-ronde ouvrant la Petite Fabrique, destinée à donner quelques clés de compréhension à l’ensemble des visiteurs de Orme 2.13, a réuni plus de 80 participants. La moitié d’entre eux, marquant leur intérêt pour la démarche, se sont lancés dans le travail d’atelier proprement dit.

Les participants ont produit 16 esquisses de scénarios en binômes pendant le 1e atelier. Ils en ont sélectionné quatre en plénière, sur la base d’un « J’aime, parce que… ». Parce que… :
- le scénario propose aux élèves une démarche collaborative et contributive – ils parlent de partage, de collaboration, d’échanges, d’enrichissement de l’écosystème numérique ;
- il prend en compte des publics scolaires en difficulté – les participants parlent d’inclusion, de solidarité, d’égalité des chances ;
- il demande le recours à des services et des outils numériques jugés innovants - stopmotion, webdoc, E-patrimoine ;
- et de manière assez marginale, il tient compte des contraintes scolaires – un projet réaliste, bien cadré.

À l’issue du deuxième atelier, les participants ont produit collectivement et présenté 4 scénarios plus aboutis. Il faut signaler que dans le groupe, seules deux enseignants travaillaient dans le cadre de l’adaptation scolaire et la scolarisation des élèves handicapés ; la prise en compte du handicap a pourtant irrigué 2 de ces 4 scénarios.

• « Découverte des 7 merveilles du pays d’Arles » : réalisation d’un document audiovisuel de 5 minutes en utilisant la technique du stopmotion (film d’animation). À partir du service E-patrimoine en pays d’Arles, pour un public de collégiens.
L’activité consiste en un recueil de ressources et d’informations à la fois sur le terrain (images, sons, témoignages…) et dans le collège (recherches documentaires), venant enrichir des documents choisis dans le jeu de données.
Une caractéristique et un axe central du projet : le public visé par le scénario est composé de deux sous-groupe de collégiens, dont un regroupant des élèves « empêchés » (déplacement hors collège impossible ou difficile, situation de handicap) ; l’objectif est de concevoir une activité commune à ces deux groupes, intégrant pleinement les élèves en difficulté.

• « Ecoguide sur la faune et la flore de proximité » : production d’un écoguide sur une page Facebook dédiée. À partir du dispositif d’éco-balades en PACA, pour des enfants porteurs de troubles cognitifs.
L’activité est structurée en 3 temps. Les 3 premières heures sont consacrées à maîtriser la publication d’informations sur Facebook et à construire quelques connaissances sur l’Open Data. Une séance de 2 heures 30 consiste à réunir et publier l’information : un groupe collecte des données lors d’une sortie nature, un groupe les traite au CDI (géolocalisation, album photos). La dernière séance (2 heures) consiste à produire un écoguide en livre numérique interactif (Didapage), avec l’idée de la mettre en Open Data pour qu’il soit repris et complété.

• « Un webdoc sur le patrimoine industriel en Pays d’Arles » : production et multidiffusion d’un webdoc en partenariat avec l’université. À partir du service E-patrimoine en pays d’Arles, pour un public de lycéens.
L’activité consiste, à partir d’informations sélectionnées dans le jeu de données, à reconstituer le contexte socio-économique auquel ces informations font référence, par des recherches documentaires (cartes sur la production industrielle et la reconversion, informations sur la condition ouvrière, les migrations, données démographiques…), des rencontres sur le terrain (interviews, photos, sons…). Le webdoc est élaboré avec des experts en écriture multimédia (IUT, DESS…). Il est publié sur le site du lycée, et plus largement (Région, communauté de communes…).

• « Le mode de vie des habitants du Queyras au 18e siècle » : questionner des objets de la vie quotidienne pour réaliser un livre numérique interactif. À partir d’un « objet mystère » du fonds Queyras du musée de Gap, pour un public d’apprentis de CFA.
L’activité propose une situation réelle de production : le musée a besoin de fiches sur les objets qu’il a récupéré : aidons-le. L’objectif consiste à faire produire des notices documentaires sous forme de Didapage sur un objet inconnu des élèves. Elle est basée sur une démarche d’investigation, avec représentations mentales, hypothèses, recherche d’informations, argumentation, vérification. Les élèves sont également amenés à fabriquer l’objet pour le manipuler (utile pour la validation du diplôme), dans un partenariat éventuel avec des artisans locaux, et le mettent à disposition des collection du musée. Le projet peut devenir celui du CFA (et dégager ainsi des subventions).

Le bilan est riche. L’intérêt des participants pour cet atelier est manifeste ; tous jouent le jeu, jusqu’au bout. Certains expriment parfois des résistances face à des méthodes de travail inconnues, dont ils ne perçoivent pas forcément la pertinence pour accepter de s’y investir. C’est en particulier le cas pour les formalisations qui ne passent pas par les mots, comme la technique de traduction graphique d’un scénario pédagogique. D’autres à l’inverse déclarent avoir découvert des techniques d’animation d’atelier qu’ils disent avoir réinvesties dès la semaine suivante en formation d’enseignants. Beaucoup expriment le souhait d’aller plus loin.
L’intérêt est tout aussi manifeste du côté des opérateurs publics présents, qui expriment le souhait d’être associés à d’autres initiatives semblables et leur curiosité pour l’action du CRDP en matière de ressources numériques. Certains scénarios pourraient être poussés plus loin dans des formes nouvelles de collaboration entre structures publiques et enseignants.
Le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille poursuit donc son pari : enseignants, médiateurs culturels et animateurs du numérique peuvent, ensemble, esquisser les contours de ce que pourraient être de nouvelles ressources et démarches appuyées sur les données ouvertes. Un mouvement qu’il entend porter, dans une dynamique régionale, pour explorer de nouvelles formes pédagogiques et éditoriales.