Accueil > e-Information > Questions de société

L’identité en flux : une esquisse philosophique

lundi 17 septembre 2012, par Bréda Isabelle

Les conférences sonores de Orme 2.11 : Paul Mathias, inspecteur général de l’Éducation nationale

Paul Mathias, mars 2011 :
Les réseaux ne constituent pas un simple espace de travail issu des applications de la science et des technologies informatiques. Désormais, il faut se rendre à cette évidence qu’ils investissent progressivement toutes les strates de notre existence et que nous n’en sommes pas simplement les « usagers » mais bel et bien les « effets », pour ne pas dire les « produits ».
Dans les réseaux, il est en effet question de qui nous sommes et non pas simplement de ce que nous y faisons ni des bénéfices que nous en tirons – une information inépuisable, des loisirs démultipliés, diverses formes d’enrichissement économique ou symbolique, etc. L’essentiel est, en vérité, dans la façon dont les réseaux parviennent à redéfinir ou du moins à reconfigurer identité et subjectivité, personnalité et être au monde. À moins qu’il ne s’agisse de la façon dont nous abandonnons aux réseaux et aux machines qui les tissent le privilège et la responsabilité de cette redéfinition et de celle reconfiguration !
De fait, les pratiques réticulaires sont des pratiques d’écriture : naviguer, créer une page Web, entretenir un blog ou participer à un forum de discussion, c’est toujours écrire et, véritablement, c’est toujours s’écrire soi-même. Mais non pas toujours en toute connaissance de cause, voire le plus souvent dans une totale inconscience des processus auxquels on participe et qui façonnent pourtant d’eux-mêmes et automatiquement les activités réticulaires qu’on prétend conduire.
Voilà un singulier paradoxe : d’une part, nous nous racontons en des flux continus et projetons sur les réseaux des discours extrêmement variés de nous-mêmes ; en retour, d’autre part, nous savons de moins en moins ce que nous disons car, de plus en plus, nous sommes dépossédés des moyens de compréhension de ce qui advient de nos propres discours. Ce n’est pas que nous parlons ou écrivons pour ne rien dire ; c’est que nous ignorons la façon dont sont stockés, disséminés ou exploités nos propos, et quelle valeur sociale, économique, voire politique ou culturelle parviennent à en extraire les machines et leurs opérateurs.
L’identité numérique est une identité calculée. Or nous n’en sommes ni les calculateurs, ni véritablement les agents. Au- delà des difficultés juridiques ou éthiques qu’il faut dès lors s’attacher à surmonter, il convient d’appréhender à sa juste mesure le problème philosophique de l’identité numérique et réfléchir à nouveaux frais aux conditions de son élucidation.

MP3 - 17 Mo

Écoutez la conférence de Paul Mathias à Orme 2.11 (18 minutes)
Actuellement Inspecteur général de l’Éducation nationale, Paul Mathias a été professeur de philosophie de 1982 à 2009. Parmi divers travaux, il a publié Montaigne ou l’usage du monde (Paris, Vrin, 2006), mais aussi plusieurs ouvrages consacrés à l’Internet : La Cité Internet (Paris, Presses de Sciences-Po, 1997), Des libertés numériques (Paris, P.U.F., 2008) et Qu’est-ce que l’Internet ? (Paris, Vrin, 2009). Intégré au groupe de philosophie, il co-anime actuellement la cellule TIC des inspections générales.

Pour aller plus loin

- http://diktyologie.homo-numericus.net/ (notamment le séminaire de l’année 2008)
- www.identites-numeriques.net/
- www.clemi.ac-versailles.fr/