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Les jeunes et le numérique : invasions barbares ou transformations des identités culturelles ?

vendredi 13 février 2015, par Dosière Sabine

Une conférence de Sylvie Octobre

L’ADBEN (Association des professeurs-documentalistes de l’éducation nationale) organise, chaque année, une journée professionnelle pour les professeurs documentalistes de l’académie d’Aix-Marseille.

Les actes complets de la journée sont en ligne sur Information-documentation, le site des professeurs documentalistes de l’académie d’Aix-Marseille.

La conférence de Sylvie Octobre s’intègre dans la concertation nationale sur le numérique pour l’éducation.

Sylvie Octobre est sociologue, chargée d’études au département des études de la prospective et des statistiques (DEPS), ministère de la culture et de la communication.

Trois invariants : technologie, expressivité, sociabilité

On assiste à une montée en puissance des industries culturelles et des offres de pratiques en amateurs depuis les vingt dernières années.
S’en suit un phénomène de culturalisation accélérée des rapports au monde et d’individualisation de l’usage identitaire des ressources culturelles.

Face à ce phénomène, on observe une globalisation_ ou « l’illusion d’être partout »_
et une mutation du rapport au temps, engendrant une activité plurielle.
Jamais en réalité personne ne fait plusieurs choses en même temps. Ce que nous faisons c’est bien plutôt « switcher » d’une activité à l’autre.

Face aux acquisitions par les jeunes de compétences spécifiques, à la façon « d’un morceau de gruyère », les adultes qui leur font face ont pour obligation de déstructurer le discours de transmissions. Parallèlement, nous assistons à une massification scolaire, une panne du système et un durcissement du marché du travail

Comment décrire les cultures jeunes ?
Comme pour les générations précédentes, les jeunes sont toujours les plus technophiles. Ils ont une préférence pour les médias expressifs et innovants qui permettent au désir d’expérimentation de se nourrir.
Ils ont un goût avéré pour la sociabilité, réelle ou virtuelle, première pourvoyeuse de prescriptions culturelles.


Mutations culturelles et basculement numérique



Au-delà des invariants, l’ère numérique fait naître de nouveaux rapports à la culture.


- Les mutations d’aujourd’hui
Nous n’assistons plus, comme dans les années 70-80, à un conflit culturel ; il y a, au contraire, proximité entre les générations.
En revanche la distance est croissante envers les attributs de la culture scolaire.


- De nouvelles valeurs
La lecture littéraire et les pratiques dites légitimes sont en position marginale.
On note une mutation des élites et des positions symboliques des pratiques. Ceci génère une culture en archipel plutôt qu’une hiérarchie culturelle. Le numérique accélère la distance croissante, au fil des générations, avec la culture scolaire dont l’emblème est le livre.

Double injonction est faite aux institutions : accompagner l’élève à trouver une place dans la société et l’accompagner à être heureux, les deux enjeux étant inconciliables sur bien des points.
Notre société à valorisé ce qui donnait accès aux élites. Or aujourd’hui, par exemple, faire des humanités ne donne plus de débouchés. Ce qui est rentable c’est le technico-légal d’où une transformation du regard des jeunes et des élites.
Cette distance avec la culture scolaire fonde une disjonction entre culture et savoir dont on voit les traces dans d’autres domaines.


- Une fragmentation croissante des cultures jeunes
Un phénomène croissant de communautés d’amateurs est observé. Il n’y a pas « d’effet de stock » de la culture. Les habitudes culturelles ne perdurent pas.
Il y a clivage entre les urbains et les ruraux ; ce clivage n’est pas compensé par le numérique. Les origines sociales sont devenues de plus en plus déterminantes.

La prochaine étape de la pensée de l’égalité sera de lever le chiffon rouge de la banlieue, face aux difficultés actuelles à penser les processus de l’intégration.
La fragmentation des âges est également sous-évaluée tout comme la fragmentation des cultures jeunes selon le sexe.
Si les transmissions culturelles restent du côté des femmes, des mères, comment en tenir compte ?


- Vers de nouveaux modes d’approche de la culture
Le nouveau mode d’approche de la culture est celui d’une éducation buissonnière. On est passé d’une compréhension à une compression additive en fonction des désirs du moment.
Le régime des émotions (le like de Facebook) est dominant.

Les difficultés à distinguer le vrai savoir d’une œuvre de la connaissance floue d’un nom sont manifestes. Le niveau général de connaissances floues monte mais la capacité à affecter précisément les choses baisse.

Face à ces nouvelles pratiques, penser la question des médias comme un tout homogène s’avère difficile. L’atomisation des réponses et des propositions est permanente


- Quels apprentissages ?
Concernant la lecture papier, il y a une baisse conséquente des forts lecteurs chez les jeunes.
Le nombre de gens qui ne lisent pas du tout augmente.

La lecture écran, quant à elle, juxtapose des formes de lecture, avec un effet sur la plasticité du cerveau et sur les compétences de mémoire et de concentration.

On sait que les enfants n’ont pas tous les mêmes aptitudes au même âge.
La maturité n’est pas un phénomène cumulatif. Les institutions culturelles et éducatives ont du mal avec cela.
La lecture actuelle bondit de lien en lien. Cette lecture existait toutefois avant la lecture hyperlien (lecture rapide dossiers documentaires). La lecture numérique est impatiente. Elle réclame une hyper attention. L’environnement s’est complexifié mais les coûts de stockages et de transferts sont importants. Notre capacité sensorielle à transformer l’information nous oblige à faire du tri. La dispersion est utile et dangereuse selon les circonstances.


Pour aller plus loin :

- Mutation des pratiques culturelles à l’heure du numérique. Sylvie Octobre. Jeunesses, études et synthèses, numéro 21, septembre 2014.

- Enfance et cultures. Regards des sciences humaines et sociales. Paris, octobre 2010. Sylvie Octobre et Régine Sirota.
Actes du colloque international, Ministère de la Culture et de la Communication –
Association internationale des sociologues de langue française – Université Paris Descartes, 9es Journées de sociologie de l’enfance, Paris, 2010.

- Les horizons culturels des jeunes. Sylvie Octobre. Revue française de pédagogie 163, avril-juin 2008, pages 27-38.


Voir en ligne : ADBEN Aix-Marseille